03-22-2005, 12:50 AM
Can anyone translate this in englis? I can get crude translation in translator services, but it might be too important to understand accurately.. after all Roma are Indians...
<!--QuoteBegin-->QUOTE<!--QuoteEBegin-->REPORTAGE
La ville où les Roms sont chez eux
LE MONDE | 10.03.05
Peuplée de 40 000 habitants, roms pour la plupart, Shuto Orizari, en Macédoine, se veut le foyer de la conscience d'un peuple éparpillé.
Les poings tatoués enfouis au fond des poches de son jean, Salhi Bechir, le visage grave, descend la rue Washington et pousse la porte des préfabriqués du comité des Roms du Kosovo. Réfugié, à la recherche de ses enfants dont il est sans nouvelles depuis cinq ans, il compte désormais sur cette instance, financée notamment par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), pour obtenir des informations sur les disparus. "Nous ne sommes pas arrivés directement ici,raconte Muslin Magili, un des responsables du comité,nous avons voyagé dans toute la Macédoine avant d'y trouver refuge. Il n'y a qu'ici que nous sommes libres."
Ici, c'est Shuto Orizari, "Shutka" pour les Macédoniens. Filmée par Emir Kusturica dans Le Temps des Gitans, cette ville de 40 000 habitants jouxte Skopje, la capitale de la Macédoine. Devenue le foyer de la conscience rom, elle tente de se débarrasser de la misère qui lui colle à la peau : taudis, enfants sales, trafics en tout genre.
Partis d'Inde au Xe siècle, les Roms s'installent en Macédoine au XIVe siècle. Ils constituent aujourd'hui la deuxième minorité de ce pays de 2 millions d'habitants au sud des Balkans, où coexistent Slaves (64,8 %), Albanais (25 %) et Turcs (3,8 %). Au lendemain de la guerre, après l'extermination de 500 000 d'entre eux dans les camps de la mort, l'idée de créer un Romanistan avait déjà mobilisé les énergies. Depuis toujours, la Macédoine a été un refuge pour ce peuple apatride.
De leur côté, les Macédoniens, qui n'ont jamais eu d'Etat, se montrent ouverts au développement de leurs propres minorités. En 1948, des Roms siègent pour la première fois au conseil municipal de Skopje. Et au début des années 1950 naissent l'union sportive Ekipe (Unité) et l'association culturelle Phralipe (Fraternité), qui organise des concerts de musique rom et des représentations de danse et de théâtre. De cette pépinière de talents émergera notamment la "Reine des Tziganes", Esma Redzepova, une diva qui fera connaître cette musique dans le monde entier.
L'histoire de Shuto Orizari débute par un événement tragique. Le 26 juillet 1963, un tremblement de terre ravage les deux tiers de Skopje. Les Roms, sédentarisés depuis le XVIIe siècle dans le quartier de Topana, partent tous vivre à Shuto Orizari, sur les flancs d'une colline, au bord d'une décharge. Très vite, le faubourg se transforme en une cité à part entière avec son administration, son cinéma, ses magasins.
En 1996, à la faveur d'une loi de décentralisation, Shuto Orizari devient la première municipalité rom du monde, la première ville où le romanès, aux racines indiennes, devient langue officielle. "Nous sommes un cas unique", rappelle fièrement Erduan Iseni, le maire. Derrière lui flotte le drapeau vert et bleu frappé d'un pont et d'une roue, emblème de la ville. Le pont, c'est le célèbre Kamen Most ("pont de pierre" en macédonien), qui enjambe le Vardar à Skopje. La roue symbolise le nomadisme de ce peuple du voyage. "Nous avons tous les droits mais nous ne pouvons nous émanciper, faute de moyens. Nous avons de nombreux problèmes d'éducation, de logement, d'aide sociale", souligne le maire.
En dépit de l'émergence d'une classe moyenne à Shutka, la majorité des Roms vit sa romanité le ventre creux. Comme Tahir, rencontré rue Che-Guevara. Assis sur une jante de camion, il fume pensivement une cigarette. Autour de lui, des enfants en guenilles courent, s'interpellent en romanès. La vie a creusé les traits de cet homme qui, à 50 ans passés, est revenu chez lui après avoir vécu vingt ans en Allemagne. "Je suis parti à la fin des années 1970 pour trouver du travail."
De retour à Shuto Orizari, il habite dans un taudis. Ici, quatre planches et trois tôles suffisent à faire une maison. Alors que le muezzin appelle à la prière de 19 heures, sa femme l'arrache à ses pensées : la petite dernière a faim.
Aret Shakir essaie d'agir contre cette situation. Ce diplômé en droit, mi-Turc mi-Rom, a découvert il y a seulement trois ans sa romanité. Aujourd'hui, au sein d'une association indépendante, il veut sensibiliser les Roms à la défense de leurs droits : "Il y a 95 % de chômeurs dans les rues, la plupart improvisent des commerces, ils vivent au jour le jour. Il n'y a pas d'usine. Tout le monde vit de l'aide sociale. Notre seul espoir, ce sont les ONG et le financement international." Aret Shakir le reconnaît, il faut d'abord se battre contre certaines traditions. "Les filles, par exemple, ne restent pas longtemps à l'école, parce que leurs parents les marient très tôt." Et puis, ajoute ce jeune juriste, "il y a aussi un fatalisme social".
A contre-courant des instances officielles, il déplore un certain communautarisme qui est à la fois un legs du passé et une tendance de la société macédonienne tout entière. "Cela accentue notre ségrégation. Il y a un double mouvement de ghettoïsation : par les autres et par nous-mêmes, alors que nous voulons avant tout nous intégrer."
Certes, les accords de paix d'Ohrid, signés le 13 août 2001 pour mettre fin à six mois de guerre civile entre la guérilla albanaise et le gouvernement macédonien, prévoient la mise en place d'une discrimination positive afin de favoriser l'accès des minorités à la fonction publique. "La municipalité ne peut pas faire beaucoup plus sans le soutien de notre gouvernement. Et notre seul représentant au Parlement est exclu de la coalition entre Albanais et Macédoniens", regrette Aret Shakir.
Construit en bordure de la rue principale, le marché fait battre le cÅur de la ville. Vêtements à petit prix, hi-fi, disques, légumes venus des alentours, tabac : on y trouve de tout. Surtout des contrefaçons. Entre les étals serrés, les vendeurs s'interpellent, rameutent les clients. Leurs voix cassées par le tabac peinent à couvrir le vacarme des enceintes de vendeurs de turbo-folk, cette musique populaire qui mêle rythme rom et synthétiseurs survitaminés. Entre commerçants, la concurrence est féroce. C'est à qui vendra ses pastèques ou ses piments.
Sur les toits d'une grande villa rose, semblable à celles construites par les émigrés qui ont fait "fortune", de grandes paraboles tutoient le ciel. Elles diffusent les émissions de Shutel, l'une des deux stations de télévision rom de Shutka.
Dans le salon transformé en salle de rédaction, plus de dix personnes préparent le journal du soir. Deux ordinateurs et quelques dépêches permettent de traiter les sujets internationaux. Le reste est dévoué à l'actualité nationale et à la cause rom. Représentants de partis politiques, présidents d'association et stars locales, tous sont invités à débattre dans un décor des plus kitsch. "30 % de nos programmes sont en romanès, le reste est en macédonien. Nous diffusons des talk-shows et des émissions éducatives pour apprendre la langue et l'alphabet roms", raconte un des journalistes. Le soir, Shutel participe aussi à la prise de conscience des racines indiennes des Roms en diffusant les films de Bollywood. Rue du Vietnam, la cloche sonne. C'est l'heure, pour les cinquante-quatre jeunes filles aidées par l'ONG catholique Caritas, de reprendre les cours. Emilija Bozinovska est une institutrice slave. Tailleur et chignon aussi gris que stricts, elle explique : "Nous enseignons l'histoire, la géographie et les sciences aux filles roms de 14 à 23 ans. Certaines ne savaient même pas le nom de leur pays."A 19 ans, Lenina, une élève de l'école, a de nouveau des projets d'avenir. Ses parents étant au chômage, elle avait dû quitter l'école pour travailler. Aujourd'hui, elle se sent "rescapée": "Ici, dit-elle en souriant, c'est mieux que dehors : j'ai appris à lire et à compter. Je me plais à Shutka et je veux y rester. Je rêve d'être coiffeuse et de faire de la création."
Coexister avec les autres minorités demeure un défi. Les Albanais, qui jusqu'alors ne venaient pas à Shutka, y achètent maintenant des terrains en nombre pour construire. "L'an dernier, il y a même eu des bagarres autour de l'une des deux écoles de Shutka", raconte Saïp Iseni, directeur du plus grand établissement primaire de la ville. "Au début, mon collègue de l'autre école avait ouvert une classe pour que les Albanais puissent, comme les Roms, suivre l'enseignement dans leur langue. Aujourd'hui, ils sont plus de mille neuf cents, et il n'y a presque plus d'enfants roms dans cette école : les parents craignent pour eux à cause des tensions intercommunautaires."
Tous les enfants roms s'étant rabattus sur son établissement, Saïp Iseni a dû composer : "On travaille en trois tranches horaires", explique-t-il. Construite en 1963 pour un millier d'enfants, l'école accueille aujourd'hui plus de 2 000 élèves. "Nous recevons des aides, notamment d'ONG étrangères, conclut Saïp Iseni, mais ça ne suffit pas, surtout depuis l'arrivée de 150 petits Roms kosovars."
Depuis 1999, plus de 4 000 Roms du Kosovo sont en effet réfugiés à Shutka. La ville, malgré les problèmes sanitaires et financiers posés par cette population, veut être fidèle à sa tradition d'hospitalité et s'est fait un devoir de les accueillir. Chassés par les Albanais qui les accusent d'avoir participé, en 1999, au nettoyage ethnique aux côtés des Serbes, les Roms du Kosovo attendent un éventuel retour dans leur pays. Sans grand espoir. "Nous ne pouvons pas rentrer. Nos maisons sont constamment redétruites par les Albanais", explique l'un d'entre eux, Gasyani Muharem. Le HCR a construit des baraquements ; mais la médiocrité des conditions sanitaires l'a obligé à fermer le camp de réfugiés. Ceux-ci s'entassent désormais dans des logements laissés vacants par les émigrés partis chercher du travail en Europe de l'Ouest.
Tant que le statut du Kosovo n'est pas adopté, le retour des Roms n'est pas envisageable. "Cela fait cinq ans que nous sommes ici. Nous avons demandé l'asile en Europe de l'Ouest sans résultat. Le HCR ne cherche pas vraiment à nous aider, mais plutôt à trouver le moyen de nous faire rester ici. Quant aux Macédoniens, ils ne s'occupent pas de nous. Ils disent qu'ils ont leurs propres problèmes", regrette Regys Berisha, du comité des Roms du Kosovo. En effet, leur statut de réfugié n'est pas reconnu par le pays ; ils ne bénéficient ni de soins, ni d'éducation, et n'ont pas le droit de travailler.
Si aujourd'hui les Roms de Macédoine jouissent d'une reconnaissance politique et culturelle que leurs cousins européens pourraient leur envier, la romanité reste pourtant un obstacle en dehors de Shutka. De nombreux Roms préfèrent ainsi se déclarer Turcs ou Albanais pour échapper à la discrimination plutôt que de révéler leur véritable identité. D'où la difficulté de recenser précisément les Roms en Macédoine. Même s'ils sont parvenus à conserver leur culture, ceux-ci subissent de plein fouet l'évolution instable de ce pays et de ses sÅurs yougoslaves, depuis l'éclatement de la fédération en 1991.
Face à ces problèmes qui continuent de gangrener la vie des Roms, le maire, Saïp Iseni, réclame une prise de conscience : "Nous ne sommes pas des gens "exotiques". Nous en savons plus sur l'Europe que l'Europe n'en sait sur nous. Si les Européens restent aveugles, nous continuerons de leur envoyer des émigrants parce que nous sommes pauvres et sans éducation !" Il lance un appel : "Nous voulons que des parlementaires européens viennent juger par eux-mêmes. Shuto Orizari pourrait devenir un modèle pour d'autres pays, comme la Slovaquie par exemple, où la condition des Roms est la pire."
Sébastien Daycard-Heidet Simon Mazurelle
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La ville où les Roms sont chez eux
LE MONDE | 10.03.05
Peuplée de 40 000 habitants, roms pour la plupart, Shuto Orizari, en Macédoine, se veut le foyer de la conscience d'un peuple éparpillé.
Les poings tatoués enfouis au fond des poches de son jean, Salhi Bechir, le visage grave, descend la rue Washington et pousse la porte des préfabriqués du comité des Roms du Kosovo. Réfugié, à la recherche de ses enfants dont il est sans nouvelles depuis cinq ans, il compte désormais sur cette instance, financée notamment par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), pour obtenir des informations sur les disparus. "Nous ne sommes pas arrivés directement ici,raconte Muslin Magili, un des responsables du comité,nous avons voyagé dans toute la Macédoine avant d'y trouver refuge. Il n'y a qu'ici que nous sommes libres."
Ici, c'est Shuto Orizari, "Shutka" pour les Macédoniens. Filmée par Emir Kusturica dans Le Temps des Gitans, cette ville de 40 000 habitants jouxte Skopje, la capitale de la Macédoine. Devenue le foyer de la conscience rom, elle tente de se débarrasser de la misère qui lui colle à la peau : taudis, enfants sales, trafics en tout genre.
Partis d'Inde au Xe siècle, les Roms s'installent en Macédoine au XIVe siècle. Ils constituent aujourd'hui la deuxième minorité de ce pays de 2 millions d'habitants au sud des Balkans, où coexistent Slaves (64,8 %), Albanais (25 %) et Turcs (3,8 %). Au lendemain de la guerre, après l'extermination de 500 000 d'entre eux dans les camps de la mort, l'idée de créer un Romanistan avait déjà mobilisé les énergies. Depuis toujours, la Macédoine a été un refuge pour ce peuple apatride.
De leur côté, les Macédoniens, qui n'ont jamais eu d'Etat, se montrent ouverts au développement de leurs propres minorités. En 1948, des Roms siègent pour la première fois au conseil municipal de Skopje. Et au début des années 1950 naissent l'union sportive Ekipe (Unité) et l'association culturelle Phralipe (Fraternité), qui organise des concerts de musique rom et des représentations de danse et de théâtre. De cette pépinière de talents émergera notamment la "Reine des Tziganes", Esma Redzepova, une diva qui fera connaître cette musique dans le monde entier.
L'histoire de Shuto Orizari débute par un événement tragique. Le 26 juillet 1963, un tremblement de terre ravage les deux tiers de Skopje. Les Roms, sédentarisés depuis le XVIIe siècle dans le quartier de Topana, partent tous vivre à Shuto Orizari, sur les flancs d'une colline, au bord d'une décharge. Très vite, le faubourg se transforme en une cité à part entière avec son administration, son cinéma, ses magasins.
En 1996, à la faveur d'une loi de décentralisation, Shuto Orizari devient la première municipalité rom du monde, la première ville où le romanès, aux racines indiennes, devient langue officielle. "Nous sommes un cas unique", rappelle fièrement Erduan Iseni, le maire. Derrière lui flotte le drapeau vert et bleu frappé d'un pont et d'une roue, emblème de la ville. Le pont, c'est le célèbre Kamen Most ("pont de pierre" en macédonien), qui enjambe le Vardar à Skopje. La roue symbolise le nomadisme de ce peuple du voyage. "Nous avons tous les droits mais nous ne pouvons nous émanciper, faute de moyens. Nous avons de nombreux problèmes d'éducation, de logement, d'aide sociale", souligne le maire.
En dépit de l'émergence d'une classe moyenne à Shutka, la majorité des Roms vit sa romanité le ventre creux. Comme Tahir, rencontré rue Che-Guevara. Assis sur une jante de camion, il fume pensivement une cigarette. Autour de lui, des enfants en guenilles courent, s'interpellent en romanès. La vie a creusé les traits de cet homme qui, à 50 ans passés, est revenu chez lui après avoir vécu vingt ans en Allemagne. "Je suis parti à la fin des années 1970 pour trouver du travail."
De retour à Shuto Orizari, il habite dans un taudis. Ici, quatre planches et trois tôles suffisent à faire une maison. Alors que le muezzin appelle à la prière de 19 heures, sa femme l'arrache à ses pensées : la petite dernière a faim.
Aret Shakir essaie d'agir contre cette situation. Ce diplômé en droit, mi-Turc mi-Rom, a découvert il y a seulement trois ans sa romanité. Aujourd'hui, au sein d'une association indépendante, il veut sensibiliser les Roms à la défense de leurs droits : "Il y a 95 % de chômeurs dans les rues, la plupart improvisent des commerces, ils vivent au jour le jour. Il n'y a pas d'usine. Tout le monde vit de l'aide sociale. Notre seul espoir, ce sont les ONG et le financement international." Aret Shakir le reconnaît, il faut d'abord se battre contre certaines traditions. "Les filles, par exemple, ne restent pas longtemps à l'école, parce que leurs parents les marient très tôt." Et puis, ajoute ce jeune juriste, "il y a aussi un fatalisme social".
A contre-courant des instances officielles, il déplore un certain communautarisme qui est à la fois un legs du passé et une tendance de la société macédonienne tout entière. "Cela accentue notre ségrégation. Il y a un double mouvement de ghettoïsation : par les autres et par nous-mêmes, alors que nous voulons avant tout nous intégrer."
Certes, les accords de paix d'Ohrid, signés le 13 août 2001 pour mettre fin à six mois de guerre civile entre la guérilla albanaise et le gouvernement macédonien, prévoient la mise en place d'une discrimination positive afin de favoriser l'accès des minorités à la fonction publique. "La municipalité ne peut pas faire beaucoup plus sans le soutien de notre gouvernement. Et notre seul représentant au Parlement est exclu de la coalition entre Albanais et Macédoniens", regrette Aret Shakir.
Construit en bordure de la rue principale, le marché fait battre le cÅur de la ville. Vêtements à petit prix, hi-fi, disques, légumes venus des alentours, tabac : on y trouve de tout. Surtout des contrefaçons. Entre les étals serrés, les vendeurs s'interpellent, rameutent les clients. Leurs voix cassées par le tabac peinent à couvrir le vacarme des enceintes de vendeurs de turbo-folk, cette musique populaire qui mêle rythme rom et synthétiseurs survitaminés. Entre commerçants, la concurrence est féroce. C'est à qui vendra ses pastèques ou ses piments.
Sur les toits d'une grande villa rose, semblable à celles construites par les émigrés qui ont fait "fortune", de grandes paraboles tutoient le ciel. Elles diffusent les émissions de Shutel, l'une des deux stations de télévision rom de Shutka.
Dans le salon transformé en salle de rédaction, plus de dix personnes préparent le journal du soir. Deux ordinateurs et quelques dépêches permettent de traiter les sujets internationaux. Le reste est dévoué à l'actualité nationale et à la cause rom. Représentants de partis politiques, présidents d'association et stars locales, tous sont invités à débattre dans un décor des plus kitsch. "30 % de nos programmes sont en romanès, le reste est en macédonien. Nous diffusons des talk-shows et des émissions éducatives pour apprendre la langue et l'alphabet roms", raconte un des journalistes. Le soir, Shutel participe aussi à la prise de conscience des racines indiennes des Roms en diffusant les films de Bollywood. Rue du Vietnam, la cloche sonne. C'est l'heure, pour les cinquante-quatre jeunes filles aidées par l'ONG catholique Caritas, de reprendre les cours. Emilija Bozinovska est une institutrice slave. Tailleur et chignon aussi gris que stricts, elle explique : "Nous enseignons l'histoire, la géographie et les sciences aux filles roms de 14 à 23 ans. Certaines ne savaient même pas le nom de leur pays."A 19 ans, Lenina, une élève de l'école, a de nouveau des projets d'avenir. Ses parents étant au chômage, elle avait dû quitter l'école pour travailler. Aujourd'hui, elle se sent "rescapée": "Ici, dit-elle en souriant, c'est mieux que dehors : j'ai appris à lire et à compter. Je me plais à Shutka et je veux y rester. Je rêve d'être coiffeuse et de faire de la création."
Coexister avec les autres minorités demeure un défi. Les Albanais, qui jusqu'alors ne venaient pas à Shutka, y achètent maintenant des terrains en nombre pour construire. "L'an dernier, il y a même eu des bagarres autour de l'une des deux écoles de Shutka", raconte Saïp Iseni, directeur du plus grand établissement primaire de la ville. "Au début, mon collègue de l'autre école avait ouvert une classe pour que les Albanais puissent, comme les Roms, suivre l'enseignement dans leur langue. Aujourd'hui, ils sont plus de mille neuf cents, et il n'y a presque plus d'enfants roms dans cette école : les parents craignent pour eux à cause des tensions intercommunautaires."
Tous les enfants roms s'étant rabattus sur son établissement, Saïp Iseni a dû composer : "On travaille en trois tranches horaires", explique-t-il. Construite en 1963 pour un millier d'enfants, l'école accueille aujourd'hui plus de 2 000 élèves. "Nous recevons des aides, notamment d'ONG étrangères, conclut Saïp Iseni, mais ça ne suffit pas, surtout depuis l'arrivée de 150 petits Roms kosovars."
Depuis 1999, plus de 4 000 Roms du Kosovo sont en effet réfugiés à Shutka. La ville, malgré les problèmes sanitaires et financiers posés par cette population, veut être fidèle à sa tradition d'hospitalité et s'est fait un devoir de les accueillir. Chassés par les Albanais qui les accusent d'avoir participé, en 1999, au nettoyage ethnique aux côtés des Serbes, les Roms du Kosovo attendent un éventuel retour dans leur pays. Sans grand espoir. "Nous ne pouvons pas rentrer. Nos maisons sont constamment redétruites par les Albanais", explique l'un d'entre eux, Gasyani Muharem. Le HCR a construit des baraquements ; mais la médiocrité des conditions sanitaires l'a obligé à fermer le camp de réfugiés. Ceux-ci s'entassent désormais dans des logements laissés vacants par les émigrés partis chercher du travail en Europe de l'Ouest.
Tant que le statut du Kosovo n'est pas adopté, le retour des Roms n'est pas envisageable. "Cela fait cinq ans que nous sommes ici. Nous avons demandé l'asile en Europe de l'Ouest sans résultat. Le HCR ne cherche pas vraiment à nous aider, mais plutôt à trouver le moyen de nous faire rester ici. Quant aux Macédoniens, ils ne s'occupent pas de nous. Ils disent qu'ils ont leurs propres problèmes", regrette Regys Berisha, du comité des Roms du Kosovo. En effet, leur statut de réfugié n'est pas reconnu par le pays ; ils ne bénéficient ni de soins, ni d'éducation, et n'ont pas le droit de travailler.
Si aujourd'hui les Roms de Macédoine jouissent d'une reconnaissance politique et culturelle que leurs cousins européens pourraient leur envier, la romanité reste pourtant un obstacle en dehors de Shutka. De nombreux Roms préfèrent ainsi se déclarer Turcs ou Albanais pour échapper à la discrimination plutôt que de révéler leur véritable identité. D'où la difficulté de recenser précisément les Roms en Macédoine. Même s'ils sont parvenus à conserver leur culture, ceux-ci subissent de plein fouet l'évolution instable de ce pays et de ses sÅurs yougoslaves, depuis l'éclatement de la fédération en 1991.
Face à ces problèmes qui continuent de gangrener la vie des Roms, le maire, Saïp Iseni, réclame une prise de conscience : "Nous ne sommes pas des gens "exotiques". Nous en savons plus sur l'Europe que l'Europe n'en sait sur nous. Si les Européens restent aveugles, nous continuerons de leur envoyer des émigrants parce que nous sommes pauvres et sans éducation !" Il lance un appel : "Nous voulons que des parlementaires européens viennent juger par eux-mêmes. Shuto Orizari pourrait devenir un modèle pour d'autres pays, comme la Slovaquie par exemple, où la condition des Roms est la pire."
Sébastien Daycard-Heidet Simon Mazurelle
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